Epidemiologie
Les rumeurs attisent la peur du vaccin
Brevets douteux, adjuvants dangereux... Les vaccins contre la grippe A(H1N1) font l'objet d'
attaques mensongères ou largement exagérées. Explication de texte.
Vous avez probablement reçu ces dernières semaines un courriel inquiétant sur le vaccin contre la grippe A(H1N1) avec un intitulé alarmiste tel que «Vaccination mortelle ?». Peut-être avez-vous aussi entendu parler de cette journaliste autrichienne, Jane Burgermeister, qui aurait intenté une action en justice contre l'Organisation mondiale de la santé et les Nations unies pour tentative de meurtre de masse ? Selon elle, les gouvernements tenteraient de réduire la population mondiale par le biais de cette vaccination prétendument mortelle. Ces rumeurs peuvent suffire à instiller le doute sur la qualité des produits proposés et la réelle motivation des Etats à vouloir vacciner leurs populations. ..
Décryptage de quelques vérités tronquées et autres raccourcis trompeurs récoltés çà et là sur le Web :
«La grippe A(H1N1) est une maladie hybride formée des éléments de la grippe porcine, de la grippe humaine et de la grippe aviaire. Ainsi composée, c'est quelque chose qui vient forcément des laboratoires...»
Non. Toutes les grippes qui circulent sont le résultat de recombinaisons entre plusieurs souches d'origines diverses. A(H1N1) n'échappe pas à la règle. En général, elles naissent au sein de populations humaines denses vivant en contact étroit avec les animaux, situation constituant un creuset idéal pour qu'une multitude de souches se rencontrent, se mélangent et mutent. Elles émergent souvent au sein d'élevage de volailles ou de porcs, comme ce fut le cas pour A(H1N1).
«Vacciner en priorité les femmes enceintes et les enfants est bien la preuve que l'on veut s'attaquer aux plus vulnérables.»
Pas du tout. Ce choix de priorité vient de ce que les enfants de moins de 2 ans et les femmes enceintes sont plus fragiles face aux virus grippaux. Les premiers, à cause d'un système immunitaire encore en friche. Les secondes parce que leurs défenses immunitaires sont naturellement «endormies» pour éviter que l'organisme ne rejette le foetus. Toutefois, avec A(H1N1) et sans que l'on comprenne pourquoi, la vulnérabilité des femmes enceintes semble plus affirmée encore que d'habitude, selon les chiffres de mortalité et de formes graves relevées dans l'hémisphère Sud. On estime qu'elles encourent quatre fois plus de risque de souffrir de complications que la moyenne de la population. Sont également à risque, les sujets transplantés, les malades souffrant d'une déficience respiratoire ou porteurs du VIH. A noter, qu'en se vaccinant après trois mois de grossesse, une femme immunise également son bébé contre le virus. Un élément important puisque le nourrisson ne peut pas être vacciné.
«Si les médecins refusent de se faire vacciner, c'est que ce vaccin est dangereux.»
En réalité, et selon le dernier sondage de MG France (22 septembre), 55% des médecins se disent prêts à se faire vacciner. Face à la grippe A(H1N1), certains épidémiologistes voient deux raisons aux réticences actuelles :
primo, cette grippe ne fait pas très peur.
Secundo, en dehors des personnes âgées, la plupart des gens n'ont pas l'habitude de se faire vacciner contre la grippe : malgré la gratuité de l'acte, ils ne voient pas de raison de changer de comportement. En fait, l'intérêt de cette vaccination de masse est surtout de réduire l'impact économique de la maladie qui peut clouer au lit un tiers de la population.
«Aluminium, latex, lipide extrait de foie de requin... Tous ces adjuvants ajoutés au vaccin, c'est la soupe du diable !»
Livrée telle quelle, la liste a effectivement de quoi faire frémir. Rappelons d'abord le rôle de l'adjuvant : activer le système immunitaire quand ce dernier rencontre le vaccin, qui n'est qu'une version inoffensive et inactive du virus (l'antigène). Cela lui permettra de reconnaître plus efficacement le véritable virus et de l'éliminer plus rapidement.
Plusieurs modes d'action existent en fonction des adjuvants. Pour simplifier à l'extrême, son ajout à des doses infinitésimales permet de «leurrer» le système immunitaire en lui faisant croire qu'il est le siège d'un processus inflammatoire violent. L'organisme réagit alors de façon exacerbée et lance une production massive d'anticorps qui seront d'autant plus efficaces pour identifier l'antigène. Ajouter des adjuvants permet également d'utiliser moins d'antigènes, donc de réduire les coûts de fabrication et d'accélérer la production de vaccins. Concluons en indiquant qu'en France, sera également disponible une formulation vaccinale sans adjuvant. Elle est destinée en priorité aux femmes enceintes dont il n'est pas jugé souhaitable de galvaniser le système immunitaire.
«Le risque de souffrir de complications sérieuses provenant des vaccins contre la grippe est beaucoup plus grand que celui dû à la grippe elle-même.»
Faux. Dans la balance bénéfices/ risques, il n'existe pas un seul exemple où la vaccination ait penché du mauvais côté. La campagne de vaccination de 1976 contre la grippe porcine aux Etats-Unis est souvent citée en exemple par les tenants de la théorie du complot. Lancée précipitamment auprès de 40 millions de personnes par le président Gerald Ford pour contrecarrer une épidémie qui ne vint jamais, elle aurait fait près de 400 victimes atteintes du syndrome de Guillain-Barré, une forme de paralysie. Soit un taux d'un pour 100 000 personnes vaccinées. Cet exemple est unique. De plus, ce chiffre est à mettre en balance avec la mortalité estimée de la grippe A(H1N1) qui serait comprise entre 1 pour 1000 et 1 pour 10 000...
Si diaboliser les vaccins n'a donc aucun sens, il ne faut pas verser dans l'excès inverse : l'efficacité du vaccin contre la grippe n'est jamais totale, notamment sur la réduction de la mortalité où il atteint seulement 20%. Mais face à une pandémie, les risques de développer une maladie suite à une vaccination restent toujours infiniment plus faibles que ceux de souffrir du virus en n'ayant pas été pas vacciné...
«Le vaccin contre la grippe saisonnière est également efficace contre le virus A(H1N1).»
Cette rumeur s'appuie sur une étude mexicaine publiée sur le site Internet du
British Médical Journal. Réalisée au début de l'épidémie, elle montrerait que le vaccin antigrippe saisonnière 2008-2009 protégerait des formes graves d'A(FHNl). En réalité, les auteurs eux-mêmes restent très prudents dans leurs conclusions. Parce qu'ils se basent sur de très faibles effectifs, ces résultats pourraient constituer des biais statistiques.
«La preuve du complot ? Le brevet du vaccin contre la grippe A(H1N1) a été déposé en 2007, deux ans avant l'épidémie.»
La souche H1N1 circule depuis longtemps. C'est un virus de ce sous-type qui est déjà à l'origine de la «grippe espagnole» de 1918 ainsi que de l'épidémie de 1978 sans oublier une bonne partie des grippes saisonnières. Rappelons que Hx et Nx désignent la combinaison des deux molécules d'antigène à la surface du virus, rien de plus. Il existe 16 sous-types H et 9 N. La grippe actuelle n'est donc qu'un individu dans une large population de virus grippaux de la famille des H1N1 et il n'est donc pas étonnant que des brevets de vaccins aient été déposés avant la date du début de l'épidémie. Le nom A(H1N1) est donc très vague, certes, mais c'est la nomenclature qui a été choisie en juin dernier pour parer à la «stigmatisation» annoncée de l'appellation grippe mexicaine alors en cours... Et si tous les H1N1 recueillent autant d'intérêt c'est qu'ils ont en commun un pouvoir pathogène élevé. CQFD.
REPERES :
- Mi-octobre, trois vaccins avaient obtenu une recommandation de l'Agence européenne pour l'évaluation des médicaments (EMEA). Il s'agit du Celvapan (Baxter), du Focetria (Novartis) et du Pandemrix (GlaxoSmithKIine). Seul le Celvapan est sans adjuvant.
- D'autres vaccins sont à venir comme le Panenza (Sanofi-Aventis), également sans adjuvant, qui devrait être homologué vers la fin novembre.
Pour en savoir plus :
La Vérité sur la grippe A(H1N1), Pr Bruno Linaet Dr Jérôme Salomon, Delville.
A(H1N1) : journal de la pandémie, Dr Antoine Flahaut, Jean Yves Nau, Pion.
Grippe A(H1N1) : Tout savoir, comment s'en prémunir ?
Bruno Housset, Pr Jean- Philippe Derenne, Fayard.
Et sur le site
www.sciences-et-avenir.com notre dossier spécial sur la grippe A(H1N1).
Hervé Ratel
Sciences et Avenir
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